Extrait :Je n’ai point le dessein d’écrire ici la vie de M. d’Amercœur. D’autres travaillent à ce beau projet avec une patience et un soin infinis et je ne prétends pas les suivre dans les investigations délicates où les mène le désir d’élucider point par point une existence singulière non moins par ses circonstances que par l’attention posthume qu’elle a suscitée.. Il se produit en effet parmi ceux qui s’inquiètent des particularités et de la mécanique des événements une vive curiosité autour de ce personnage. Une enquête est née poursuivie de plusieurs parts et l’ingérence de tant de laborieuses recherches ne peut manquer d’éclaircir l’énigme de cette destinée.. Rien ne passe plus vite à l’oubli qu’une gloire comme de son vivant la connut M. d’Amercœur. Fort en vue alors pour ses aventures tant de guerre que de galanterie par ses façons d’homme à la mode et ses exploits de hardi partisan il semblait plutôt voué aux passe-temps des nouvellistes qu’aux veilles des historiographes et ce ne fut point une petite surprise d’apprendre son intervention occulte aux événements les plus graves et non seulement qu’il y participait mais encore qu’il en conduisit les origines à leurs issues et les intrigues à leurs péripéties.. Cette entrée de M. d’Amercœur dans l’histoire se fait peu à peu et se confirme à mesure que sa présence y tourne à la préséance et qu’il dépossède de leurs faux attributs des figures fameuses qui n’y deviennent plus que des masques apocryphes sous lesquels on distingue grossi pour ces mimiques où il répugnait le fin sourire de leur mystérieux instigateur. Le voici donc un homme qui a dirigé son temps. On lui découvre une action secrète et il semble après tout qu’on ait raison de voir en lui un des ressorts de l’époque. Sinon et au moins il reste un cas de concordance unique par la façon presque merveilleuse dont les faits de sa vie s’adaptent comme d’eux-mêmes au sens et à la portée qu’on leur veut attribuer. Ce ne sont tout du long que coïncidences singulières. Le probable s’y échafaude au point d’y devenir l’architecture du vrai.. Je ne voudrais pas nuire à une si surprenante modification d’une mémoire qui m’est chère à plus d’un titre. Dès l’enfance j’admirai M. d’Amercœur. Des liens existaient entre sa famille et la mienne et l’état qu’on y faisait de lui me donne le plaisir de voir s’imposer à tous une opinion qui se trouvait en partie celle de mes proches. Ils parlaient souvent de cet homme remarquable et le récit de ses aventures de toutes sortes dont on ne se taisait pas devant moi me ravissait. L’intérêt que j’y pris ne s’effaça jamais de mon souvenir et c’est même à cette ténacité d’une fascination enfantine que je dus plus tard l’honneur de fréquenter le héros de tant de belles histoires.. M. d’Amercœur a vécu dans la plus grande retraite les vingt dernières années de sa vie assez pour que les gazettes qui relatèrent sa mort le fissent sans commentaires.. Il quitta le pays après l’éclatante disgrâce où il tomba. Il voyagea l’oubli vint. Il ne laissait de lui outre le bruit que fit jadis son évasion mystérieuse qu’un renom superficiel quelques hauts faits d’amour et de guerre et le souvenir de certaines bizarreries qui lui gardèrent une célébrité vague d’où partirent plus tard les recherches dont les découvertes successives aboutirent à le porter si haut.. Il se trouva qu’adolescent dans l’intervalle de silence qui précéda la mort de M. d’Amercœur j’entendis à l’auberge d’une petite ville lointaine prononcer ce nom qui se rattachait pour moi à toute une légende intime. Je m’enquis çà et là et j’acquis la certitude que cet Amercœur était bien le célèbre marquis dont rêva ma jeunesse. Je cherchai à le voir ; il m’accorda l’entrevue demandée et je ne manquai de m’y rendre...