Le Désastre (French Edition)

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— L’Empereur en sait plus long que nous. Il ne se berce d’aucune illusion. Il subira la guerre, si elle devient inévitable, mais il ne la désire pas.— On la désire autour de lui, dit en baissant la voix M. Jousset-Gournal.Il entamait des racontars interminables…— Bonjour. Pierre ! lança une voix jeune et gaie, tandis qu’une main blanche s’abattait sur l’épaule de Du Breuil.— C’est vous, Maxime ?Il reconnut un compagnon de cercle et de plaisirs, le vicomte Judin, attaché d’ambassade. Ils passèrent dans un autre salon.— Soupez-vous avec nous ? demanda Judin. Mes trotteurs nous mettront en une heure devant le perron de Tortoni. Il y aura tous les nôtres, le grand Peyrode, le petit Bloomfield, le baron Lapoigne.Du Breuil les voyait à mesure : Peyrode tout en nez, un nez rouge qui le désespérait ; Bloomfield, avec ses jambes de basset ; le baron Lapoigne, un vieux noceur décoré de tous les ordres, arbitre en matière d’honneur, et sans rival aux cartes, qu’il battait comme un prestidigitateur. Judin ajouta :— Il y aura Nini Déglaure et Rose Noël. Venez, Rose est libre, un caprice ne l’effraye pas. Vous connaissez sa devise : « Courte et bonne ! »— Non, impossible ce soir.— Ah ! ah ! vous ne voulez pas faire d’infidélités à une belle dame que je ne nommerai pas, mais qui, hier, à l’Opéra-Comique, vous a cherché du regard, derrière l’éventail, toute la soirée…— Qui donc ?— C’est entendu ! vous êtes discret. Allons, ne rougissez pas ! Je vous envie. La comtesse avait hier un éclat singulier. Toute la salle l’admirait. MmeHerbeau en était verte.— Parce que ?— Zurli, son fidèle, l’a quittée pour aller saluer la comtesse. Le beau chevalier est même resté tout un acte dans sa loge, debout, plongeant sur d’admirables épaules. Il les admirait de cet air recueilli et gourmand, vous savez, comme lorsqu’il va manger du macaroni…— Avouez que la comparaison !… Et Du Breuil sourit en fronçant le sourcil, ce qui donnait à sa physionomie une expression particulière. Il n’aimait pas entendre parler de Mme de Guïonic. Il évitait même d’y trop penser. Cette affection demeurait, dans son âme limpide, comme une flaque après l’orage. De délicieuses fraîcheurs de ciel, nuages, arbres, s’y reflétaient, mais le fond était trouble. Il se l’avouait avec ennui. Franc, droit, léger, enfant à ses heures, heureux de vivre au jour le jour, il regardait l’amour comme une chose, ou très frivole, ou très sérieuse. Les Rose Noël lui faisaient l’effet de déjeuners de soleil : c’était charmant. Mais il pressentait bien que l’amour profond, qui pèse sur une destinée, n’avait rien de commun avec ces jolies rencontres où la femme, oiseau de passage, après la dernière becquetée de baisers, lustre ses plumes, et s’envole. Ce qui lui était à charge, dans sa liaison avec Mme de Guïonic, c’était de l’avoir trop longtemps aimée comme amie, sans oser s’avouer à quel point il la désirait. Le don généreux qu’elle avait fait d’elle-même était venu bien tard, suivi de regrets, sinon de remords. Serrer la main du comte, qu’il savait pourtant bien n’être mari d’Isaure que de nom, était, pour sa loyauté, un supplice. À trente-trois ans, il avait encore de ces scrupules, bien qu’il eût pas mal vécu et que les femmes l’eussent toujours gâté.
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